Au commencement

בְּרֵאשִׁ֖ית

Béréchit : Au commencement…
Premier mot du premier verset de ce récit de la Création du monde que l’on nomme Genèse.
Mais ce commencement-là a mal commencé.
La première traduction (grecque) de la Torah à laquelle œuvrèrent, à Alexandrie, vers 270 avant notre ère, les quelque soixante-dix érudits que sollicita Ptolémée le philadelphe, s’ouvre par une erreur qui deviendra canonique.
Le texte de la Septante dit : Ἐν ἀρχῇ ἐποίησεν ὁ θεὸς τὸν οὐρανὸν καὶ τὴν γῆν.
C’est cette traduction que reprendra Jérôme : In principio creavit Deus caelum et terram.
Puis Luther : Am anfang schuff gott Himmel und Erden.
Puis la King James Version : In the beginning God created the heaven and the earth.
Puis tant d’autres.
Tous disent : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre.

Pourtant, au XIe siècle, un marchand de vin juif qui avait établi commerce à Troyes, sa ville natale, fit remarquer que le texte hébreu disait en réalité tout autre chose : la première création n’est ni le ciel ni la terre.

C’est la lumière.

L’homme est né en 1040.
Il a étudié dans les écoles talmudiques. Celles qu’on nomme Lumière de la Diaspora, fondées par les disciples de Rabbénou Guershone.
Puis il est à Mayence où il étudie encore. C’est dans la Yéchiva de Rabbi Yaakov ben Rabbi Yakar.
En 1064, il se rend à Worms. Il y continue d’étudier. Cette fois, c’est dans la Yéchiva de Rabbi Itshaki ben Eléazar Halévi.
Il vit dans le dénuement.
On le considère comme le plus grand commentateur de la Torah mais il refuse toute fonction rabbinique.
Il préfère retourner à Troyes. Il y vit avec sa femme et ses filles et y fait commerce de vin.
Il se désigne lui-même par l’acrostiche du titre qu’il refuse et de son nom : Rachi.
Tel est Rabbi Chlomo ben Its’haki.

Le restant de sa vie, il commente la Torah.
Il veut en donner une explication toute simple. Compréhensible par un enfant de cinq ans.
Parfois, il note : Je ne sais pas. Cela veut dire qu’un verset n’a pas, en ce cas, d’explication simple.
Le ‘Hida, maître de la discussion talmudique, écrira : Rachi a jeûné 613 jeûnes avant de commencer son commentaire.

Au commencement de son commentaire, Rachi commente le commencement du monde, le conte du commencement du monde.
Il dit du premier verset :

Si tu veux l’interpréter selon son sens littéral, explique-le ainsi : Au commencement de la création du ciel et de la terre, alors que la terre était informe et vide et ténèbres, Dieu dit : Que la lumière soit. Et le texte ne vient pas nous enseigner l’ordre de la création, pour dire que ciel et terre ont précédé.

Car, dit-il, בְּרֵאשִׁ֖ית (béréshit) ne signifie pas « en premier » mais « au commencement de » :

Tu ne trouves pas commencement dans le texte sans qu’il soit lié avec le mot suivant.

L’argument syntaxique est aussi simple qu’imparable.
Il ne faut pas lire « au commencement » mais « au commencement de… ».
Cette infime précision grammaticale engendre un formidable bouleversement sémantique. Car c’est alors le troisième verset qui devient la proposition principale. Où il faut lire que la première chose créée, au jour un, dans un monde informé et vide, c’est la lumière.

Gustave Doré, La Création de la Lumière, 1866.

Gustave Doré, La Création de la Lumière, 1866.

Je comprends mal pourquoi le commentaire de Chlomo ben Its’haki est demeuré dans l’ombre, ignoré par les traducteurs durant neuf siècles, jusqu’à la version américaine d’Orlinsky en 1962.
Car sa portée est immense.
En rétablissant le sens des trois premiers versets de la Genèse, cet obscur rabbin marchand de vin donne au vieux conte du commencement du monde un éclairage étrange.
Sa traduction ramasse en trois versets toute la problématique du visible :
Une lumière qui n’éclaire rien. Puisqu’il n’y a rien à éclairer. Et personne pour voir quoi que ce soit, hormis un Créateur qui, lui-même, n’appartiendra jamais à l’ordre du visible mais qui, seul, voit la lumière et voit que c’est bien.

La lumière précède toute visibilité humaine.
Elle précède et le voir humain et le visible mondain.

Se voulant compréhensible pour un enfant de cinq ans, Chlomo ben Its’haki nous rappelle que le récit du Commencement invite à penser ceci :

La lumière n’appartient pas à l’ordre humain du visible.